04 octobre 2007
22
Ses pas se font encore plus légers et quand elle croise enfin la
rivière Vaiatiu qui mène au plateau, Kahalani sait qu’elle est arrivée. Elle
s’arrête enfin, son cœur bat tellement fort qu’elle sent les battements sur le
bout de sa langue… elle est fatiguée aussi, s’accroupit au bord de la rivière,
regarde la princesse de la nuit et pleure… oh, pas longtemps…mais son chagrin
est tellement fort…
Elle plonge ses mains dans la rivière et mouille son visage chaud. Elle
prend le temps de démêler ses cheveux et ouvre son sac.
Elle en sort un pareo neuf qu’elle noue autour de son cou et un espèce
de cercle rouge dont on pense juste qu’il doit être léger.
Quand elle se relève, la tenue de Kahalani est immaculée et son regard
a changé aussi. On la devine impérieuse, sûre d’elle. Elle se dirige vers
l’entrée du marae ou doit l’attendre le terrible Tahua du marae Arahurahu…
Celui l’accueille à l’entrée. Il est debout, et on devine derrière lui,
une dizaine d’autres personnes. Il dit d’une voix rauque :
- Pourquoi
es-tu en retard, Kahalani ?
23 septembre 2007
21
Kahalani sort de la maison. La nuit est tombée maintenant. Elle
trébuche dans les racines du grand manguier et rentre chez elle. Elle mange un
peu de riz qui est cuit dans la cocotte, prend quelques morceaux de taro, un
gros sac ventru et file discrètement vers le grand marae.
La course de Kahalani est régulière et le mince croissant de lune
brille assez pour qu’elle puisse apercevoir les pièges du bas-côté, tandis que
de temps en temps, quelques rares voitures la croise. On dirait que ses pieds
glissent sur le chemin. Kahalani… et à la voir, on pourrait croire à un de ces
esprits dont on croit juste sentir la présence… et qui fait naitre un frisson…
moitié plaisir, moitié angoisse
Elle vient de passer la pointe Vaionohu et elle sait que la moitié du
chemin est faite. Elle change son sac d’épaule et continue son chemin.
Elle pense aux évènements de tous ces derniers jours… l’arrivée de
Roald… comment elle a été attirée par le regard de ce garçon et comment elle
est allée vers lui… elle, la timide Kahalani.
Kahalani est amoureuse de Roald au point de prononcer son nom plusieurs
fois par jour dans sa tête et de l’appeler, mais elle sait depuis peu que le
garçon qu’elle a choisi est en danger.
À mesure qu’elle se rapproche de l’endroit sacré, elle sent son cœur
qui s’affole. Elle sera en retard, alors, elle accélère sa course et ses longs
cheveux noirs voltigent autour d’elle, la faisant encore plus ressembler à un
esprit… Des branches la cinglent, des gouttelettes de sang apparaissent sur sa
peau, mais elle n’y fait pas attention, elle ne s’arrêtera qu’à l’entrée du
marae.
09 septembre 2007
20
Amo arrive, puis Purea, puis tous les autres ari’i. il y a maintenant
un grand cercle autour de nous. Il me regarde et dit :
- Parle encore…
- Mais pour dire quoi ?
- Non l’autre langue
- Heu… au clair de la lune, mon ami pierrot…
Tout le monde se bouche les oreilles et maintenant, ils me regardent
tous avec de grands yeux. Amo s’approche de moi, fait comme si il voulait
toucher mon épaule, mais laisse sa main à bonne distance et dit :
- A partir de maintenant, tu seras avec le prêtre… et toi aussi,
lance-t-il à Vaitiare.
-oO§Oo-
Elle est assise, droite, digne, dans la chaise de plastique blanc, le
visage rouge à force d’avoir pleuré, Kahalani, à côté d’elle, lui tient la
main, et elle demande en sanglotant :
- Mais pourquoi on a rien retrouvé…
- Nous faisons des recherches, madame Martin, ça ne fait que 2 jours que
vous avez eu cet incident…
Elle s’avance, soudain, les yeux lançant des éclairs de colère :
- Vous appelez ça un incident ?
- Nous faisons tous nos efforts, madame, il faut garder de l’espoir…
- Oui, je sais… excusez-moi, mais c’est dur…
- On va vous raccompagner chez vous…
Kahalani se lève et dit :
- Aita… laisse… on va rentrer en truck
- Mais pourquoi…
- Laisse moi faire, s’t’plaît…
Elle abandonne déjà vaincue :
- Fait comme tu veux !
Elle sortent de l’aéroport et se dirigent lentement vers la route.
C’est la fin d’une journée de tristesse. Pourtant, l’air est toujours aussi
transparent et le lagon toujours aussi beau ; les nuages courent vers
Moorea, au fond. C’est une journée comme les autres, et pourtant…
Un vieux pick-up hoquetant vient les frôler, et le conducteur s’adresse
à Kahalani en reo maohi… Ils parlent à voix basse et elle n’arrive pas à
entendre leur conversation… Elle s’approche encore, mais n’arrive pas à
distinguer le chauffeur…elle pose la main sur la porte et la voiture redémarre
dans un nuage bleu de gasoil et un bruit de tondeuse à gazon…
- Qui c’était Kahalani ?
- Euh…un oncle du district…
- Ah bon…
Elle arrivent à la station et le truck arrive tout de suite. Un quart
d’heure après, elle sont à la maison.
Monsieur Martin arrive tout de suite après et ils s’installent sur la
terrasse, main dans la main, les yeux dans le vague…
29 août 2007
19
Je ne comprend plus rien, et le reste de la journée se passe dans une
sorte de torpeur bienheureuse à côté de Kahalani-Vaitiare… avec des pensées
pour ma vie d’avant… mes parents, ma sœur, et comment ces courtes semaines ont
changé ma vie en profondeur.
La nuit est maintenant tombée et on vient nous chercher pour manger.
Nous sommes à l’écart des autres, derrière un rideau de bambous et je ne
comprends pas pourquoi, je n’arrive pas à voir tout le monde…
A ce moment là, deux femmes viennent vers nous avec du poisson et une
sorte de pâte que je ne connais pas et qui est un peu gluante…mais délicieuse.
Je lui demande comment c’est fait… et je réalise soudain que je parle
une langue que je n’ai pas apprise…je m’arrête au milieu de ma phrase, fais un
effort de concentration et demande en français :
- pourquoi est-ce qu’on est pas avec les autres ?
La fille me regarde, stupéfaite, et s’enfuit en criant…
Vaitiare me regarde aussi, nullement impressionnée.
- Je
savais depuis le début que tu étais plus qu’un homme, tu parles même une autre
langue que le Tahua… tu es… tu es… je ne sais pas ce que tu es… dit-elle en
laissant tomber ses bras.
19 août 2007
18
- C’est
Vaitiare…
- Vaitiare,
tu dois apprendre à ne pas être aussi impulsive… tu ne dois pas toucher ce que
tu ne connais pas… toi aussi, tu es tabu maintenant…
Amo, chef du clan est maintenant dans le fare et il couvert de sang et
terriblement en colère. Il se lève et va parler quand Purea rentre dans le
fare et dit :
- Non,
Amo, ils sont tous à moi ! Ma fille est déjà tabu. J’ai aussi vu toute la
bataille et tu ne peux obliger ton épouse à partager ton échec…
Tu portes seul cette responsabilité, alors notre
fils Teriihere i Tooaraa’i ne pourra pas jamais être intronisé sur le marae de
Mahaiatea et tu perdras tous tes alliés…
Amo se retourne, fixe Purea d’un œil rouge et s’en va sans un mot.
Elle saisit alors Vaitiare par les cheveux et la relève brutalement. Je
me lève moi aussi et hurle :
- Kahalani…
Purea m’attrape sans lâcher Vaitiare et nous emmène au fond de la pièce
et nous lâche comme deux paquets de linge sale.
Vaitiare murmure :
- Tu
t’appelles Roald ?
- Oui,
mais tu le sais, Kahalani…
- Je
ne m’appelle pas Kahalani mais Vaitiare…c’est Purea qui l’a dit, c’est elle qui
t’a donné ton nom…
- C’est pas possible… tu es Kahalani !
- Non ! Je suis Vaitiare, fille de Purea ! !
14 août 2007
17
Frappés de terreur, la plupart des guerriers restants ont fui et nous
sommes hébétés par ce qui vient de se passer.
Je réalise que je suis aussi nu que les filles et c’est le moment que
choisit Purea pour se lever, tout le
monde l’imite et nous marchons en silence en redescendant vers la plage. Tout
le long du chemin, des corps sans vie jonchent le sol.
Pas un mot.
Nous passons à travers cette horreur et nous arrivons au fare de Purea.
Il y fait clair et je vois que ce fare est richement décoré et rempli de
sculptures et de toutes sortes de sièges. Le sol est recouvert de feuilles
douces aux pieds et le fare est entièrement rempli de fleurs odorantes.
Purea sort du fare et tout le monde se détend.
Il n’y a que des femmes nues et je les trouve très belles…
Je ferme les yeux quelques instants et quand je relève la tête… je
l’aperçois. Elle est encore plus belle que dans mon souvenir et sa peau dorée
scintille dans le jour.
- Kahalani…
Surprise, elle me regarde avec des yeux étonnés et s’approche de moi,
entoure mes épaules de ses bras, et ses lèvres dessinent un sourire…
- Vaitiare… laisse
le, il est tabu… si Purea apprends que tu l’as touché…
- Peut-être…
Hinanui… mais regarde sa peau… comme elle est blanche… et douce !
- Qui
a touché qui ? rugit une voix de chef
10 août 2007
Foxtrot Oscar India Quebec India
Hier, l'avion qui assurait le vol de midi et demi dans le sens Moorea - Papeete, s'est abimé en mer après le décollage.
Des embarcations présentes aux alentours du lieu du crash se sont précipitées pour ne trouver que des débris.
L'avion a coulé à pic avec ses 19 passagers et son pilote.
Nul ne sait encore quelles sont les causes de cet horrible accident.
Toute la Polynésie est en deuil, car ici, tout le monde se connait de près ou de loin.
Le Pays organisera une veillée funèbre samedi.
Une petite pensée pour eux ! s'il vous plaît...
La tristesse a envahi toute la population...
Et pourtant, ce matin, le soleil s'est levé...
06 août 2007
16
- qui
es-tu ?
une voix calme dit alors :
- il
est de ma maison…il s’appelle Roald
- Purea…
tu ne peux entrer dans ce fare, c’est tabu
- Regarde,
Amo, je suis à l’extérieur et je viens juste récupérer mon bien…
- Prends
Purea et ne retarde pas le conseil !
Purea est une femme forte et des cheveux qui descendent jusqu’à ses
chevilles, elle ne porte qu’une ceinture de plumes rouges autour de sa taille
et tiens une espèce d’écorce dans sa main droite… Elle me tire par le bras
jusqu’à l’extérieur et je découvre une dizaine de femmes entièrement nues…
Toutes me poussent vers l’avant, et nous partons vers la plage…
- Ils
vont attaquer encore…pas une bonne place pour les jeunes hommes…
Elles m’entraînent vers la montagne proche et nous marchons entre les
arbres pour aller vers cette falaise d’ou j’ai failli tomber…
Une fois installés, on aperçoit toute la baie et il y a des centaines
de pirogues sur l’eau, je ne distingue que l’avant du bateau des pirates.
Mais, d’un seul coup, l’enfer se déchaîne… le canon tonne et pendant de
longues heures, c’est un déferlement de feu et de mitraille…
Quand le silence revient. Le lagon est couvert de bois et de corps qui
flottent.
30 juillet 2007
15
Le soleil se couche et c’est à ce moment là que je ressens la fatigue
de cette journée. Je repense à tous ces évènements et je me demande bien quel
film ils sont en train de tourner… tandis que je glisse doucement vers
l’inconscient, le nuage m’entoure, me soulève et me pose dans un immense fare
en face de l’entrée du marae Matao’a.
Je suis réveillé par des bruits et je vois entrer dans le fare au moins
une centaine de personne, toute nues, à l’exception de deux hommes, un homme
vieux habillé d’écorces et un jeune… il est presque nu et sa tenue est
extraordinairement colorée… il porte une ceinture de plumes écarlates et un
couvre-chef entièrement fait en plumes rouges, elles aussi… Le groupe fait
respectueusement silence et le chef prend la parole :
- fiers
Ariioi… allons nous donc nous laisser déposséder de la terre de nos ancêtres
sans faire un mouvement pour la protéger ? Non, moi, Amo, chef du clan des
Teva, avec votre aide, nous allons mettre ces étrangers hors de notre île…
Des grondements rauques sortent de toutes ces gorges tandis que le chef
reprend :
- je
sais que certains d’entre vous ne sont pas d’accord avec cette guerre, mais par
deux fois déjà, la grande pirogue sans balancier…
- mais c’est pas une pirogue, c’est un bateau de pirates…
Le silence se fait et tous les regards se tournent dans ma direction.
Je sens ma gorge qui s’assèche tandis que Amo demande :
23 juillet 2007
14
Le canon tonne à nouveau… le nuage se déchire et je vois toute la baie…
ce bateau immense entouré de centaines de pirogues remplies de pierres et
portant chacune au moins 20 guerriers… tout le monde est en train de
s’observer… et d’un seul coup, tout s’accélère, une volée de pierres s’abat sur
le navire, et pendant quelques instants, je réalise que le bateau est perdu…
des marins en sang, la tête fendue, les bras désarticulés, errent sur le pont
tandis qu’une autre volée de pierre tombe… et d’un seul coup, c’est un boulet
de canon qui fracasse la grande pirogue qui semble mener l’attaque… elle est
coupée net en deux et de nombreux occupants disparaissent dans l’eau pour ne
plus remonter.
Le nuage descend encore et je me retrouve juste au dessus du pont du
navire, il s’appelle le ‘Dolphin’. Je vois les marins se préparer à riposter et
charger les canons avec de la mitraille… puis, le nuage me propulse dans les
airs et me dépose délicatement sur la belle plage que j’avais vue d’en haut et
c’est la première fois que je vois une plage avec du sable si noir, si fin et
aussi brillant... J’oublie tout et je me mets à plonger mes mains dans ce sable
chaud... on dirait que des étoiles peuplent ce sable si sombre…


